« Rapprocher la prévention de l’objet économique c’est démontrer qu’elle est un levier de l’excellence opérationnelle »

Sous l’impulsion de son directeur général Paul Duphil, l’organisme professionnel de prévention du BTP (OPPBTP) souhaite faire changer le regard des entrepreneurs du bâtiment sur la prévention, clé de voûte selon lui d’un gain de productivité bénéfique pour tous.

Réponses du directeur général de l’OPPBTP aux questions de la rédaction de la chaire…

 

Dans le domaine du BTP peut-être plus que dans les autres secteurs économiques le lien entre le travail et la santé est perçu comme une évidence. Depuis 70 ans, l’OPPBTP est la référence en prévention dans ce domaine. Quel regard portez-vous sur les grandes évolutions observées en santé et sécurité au travail ?

Permettez-moi de citer Fabien Renou, rédacteur en chef du Moniteur : « En 1947, lorsqu’on lui parlait prévention, le BTP répondait : « cause toujours ». En 2017, il semble prêt à en faire une grande cause ». Ce propos illustre fort bien comment la prévention a changé de statut dans le BTP, fruit d’un travail de fond de sensibilisation et de mobilisation de tous les acteurs, et d’innovations incessantes tant pour les techniques de construction que les matériaux et les matériels.

De mon point de vue, ce sont les évolutions des matériels et des matériaux qui ont été les plus forts contributeurs. Des gros engins au matériel électroportatif, chaque tâche a son outillage adapté qui réduit les efforts physiques, limite les vibrations, avec des dispositifs toujours plus nombreux et sophistiqués pour réduire voire éliminer les risques d’accident. Construire fait de plus en plus appel à la préfabrication et des sous-ensembles réalisés en atelier ou en usine, qui ont été pensés en vue d’une pose facile ou mécanisée, et sécurisée. Toutes ces innovations garantissent une bonne performance prévention sur chaque chantier, d’autant que la baisse des coûts des équipements et le développement de la location ont permis une diffusion et une disponibilité pour tous, petites et grandes entreprises, et partout en France.

Il ne faut pas négliger pour autant l’importance de la promotion de la prévention des risques professionnels, mission essentielle de l’OPPBTP depuis sa fondation en 1947. Car l’innovation technique n’aurait pas pris en compte les enjeux de prévention à ce point sans le travail incessant de promotion de la prévention des risques. Il a fallu rompre avec la fatalité, convaincre de l’intérêt de la prévention, démontrer la faisabilité des solutions techniques et organisationnelles, prouver l’efficacité des actions de formation. La loi a joué un rôle important, en fixant des standards à respecter par tous, notion de standard qui trouve un écho grandissant ces dernières années avec le développement de modes opératoires précis dans les entreprises de BTP.

N’oublions pas enfin l’influence très importante de la demande croissante, voire de l’exigence croissante de santé de nos concitoyens, fruit de la politique volontariste de l’Etat depuis 1946 avec la création de la Sécurité sociale et une offre médicale performante et accessible. Les services de santé au travail y ont eu leur part, diffusant largement dans le monde du travail cet esprit de santé, première condition de la performance en prévention des risques professionnels.

Nous sommes témoins ces toutes dernières années d’évolutions très intéressantes et porteuses de nouveaux progrès en performance prévention. Après des années où la prévention a été associée à réglementation, obligation et sanction, le regard des acteurs changent.

Justement, vous avez réalisé une étude sur le retour sur investissement des actions de prévention qui constitue un tournant dans l’argumentaire en faveur de la prévention. Comment avez-vous été amené à prendre cette initiative et quels constats pouvez-vous faire sur son impact ?

J’ai travaillé dans l’industrie internationale pendant de nombreuses années avant de rejoindre l’OPPBTP et la prévention. Mon univers professionnel a donc été rythmé par la quête de rentabilité, l’optimisation des coûts, la recherche de valeur ajoutée économique et sociale. En arrivant à l’OPPBTP il y a bientôt 10 ans, j’ai été frappé par l’absence de discours économique dans le milieu de la prévention. Tout n’était que règles et bons sentiments, dans une dialectique de devoir et d’éthique. Et pourtant, quand les conseillers en prévention de l’OPPBTP me présentaient leurs actions de terrain et leurs résultats, quand ils m’expliquaient les progrès en prévention permis par ces actions, je ne pouvais m’empêcher de voir les gains de productivité, de qualité, de respect des délais permis par ces mêmes actions. Et pourtant, combien de patrons me disaient « la prévention c’est bien, mais ça coûte ». Il m’a donc semblé indispensable de rapprocher la prévention de l’objet économique de l’entreprise et de démontrer que la prévention est un levier de l’excellence opérationnelle des entreprises, au même titre que la qualité, le suivi des coûts et des délais. L’OPPBTP a donc conduit une vaste étude de cas d’actions de prévention pour déterminer les coûts et les gains associés, et calculer le retour sur investissement.

Nous en sommes à près de 250 cas validés, dans tous les métiers du BTP, avec des actions liées aux matériaux, aux matériels, à l’organisation du travail, à la formation des compagnons. Le résultat est clair, avec une rentabilité moyenne de 2,3 et un temps de retour sur investissement inférieur à 1,5 an.

Cette étude a fortement contribué à un changement de regard des acteurs de l’entreprise et de la prévention. En tant que préventeur, nous avons appris à inclure une dimension économique dans notre discours et nos actions, à parler d’intérêt et pas uniquement de devoir. La notion de retour sur investissement a largement investi le champ de la santé au travail. Nos travaux ont ouvert la voie à l’approche positive en santé au travail, avec la prévention en première priorité comme affirmé dans le 3e Plan de Santé au Travail de l’Etat.

On entend souvent que la prévention des risques du travail, c’est faisable dans les grands groupes, mais pas dans une petite entreprise. Or, le BTP, c’est une myriade de TPE. Quelle est votre approche de cette difficulté ?

C’est une difficulté réelle. D’une part, il est difficile de contacter et d’accompagner individuellement 185.000 TPE du BTP. Et dans une TPE, c’est la même personne qui doit régler tous les enjeux de l’entreprise, marché, clients, salariés, banquier… Il est souvent 23h45 quand le chef d’entreprise artisanale prend le temps pour les questions de santé et sécurité au travail !

Il importe donc de faciliter la démarche de prévention et de multiplier les points de contact avec les TPE. Nous venons de lancer un nouvel espace digital dédié aux TPE du BTP. En quelques clics, avec des interfaces très graphiques, le responsable de TPE visualise les risques principaux de son métier, accède à des questions/réponses. Il peut réaliser son évaluation des risques, avec les 5 risques principaux de son métier, et 3 suggestions d’action pour chaque risque. L’objectif est d’être simple et pratique, de faciliter le passage à l’action. Nous lançons aussi un nouveau service d’assistance technique en ligne, car il faut pouvoir aider tout de suite le professionnel confronté à une difficulté sur son chantier.

Par ailleurs, nous multiplions les partenariats avec les acteurs qui rencontrent les TPE, à commencer par le négoce où chaque artisan passe chaque jour. Nos outils d’évaluation des risques sont d’ailleurs en cours d’« encapsulage » sur les sites Internet de plusieurs centrales de négoces, mais aussi des organisations professionnelles. Enfin, nous travaillons étroitement avec les services de santé au travail qui sont un des premiers contacts et référents des TPE pour les questions de santé au travail.

Retrouver l’étude de l’OPPBTP

Visionner la vidéo expliquant l’étude

 

 

 

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